Vandana Shiva, Italie, juillet 2017
Vandana Shiva, Italie, juillet 2017 / © Stefano Montesi – Corbis/Corbis via Getty Images

 

Rédaction GEO 

Vandana Shiva : « J’en appelle à la désobéissance créatrice »

 


Atteintes aux droits de l’homme, pillage des ressources, déforestation… En quarante ans de luttes, l’activiste indienne, prix Nobel alternatif et figure de l’écoféminisme, s’est engagée sur tous les fronts. Elle revient pour GEO sur ses combats les plus marquants et nous livre sa vision d’un militantisme où chacun(e) a le pouvoir de changer le monde.

Echarpe de coton rouge au cou, le front orné d’un tilak porte-bonheur, Vandana Shiva s’apprête à monter sur scène. Nous sommes en octobre 2017 et cette physicienne de formation, devenue une figure majeure de l’altermondialisme et de l’écoféminisme, est de passage au Havre pour donner une conférence sur l’économie positive. L’occasion de passer en revue, avec nous, sa vie de luttes, de ses premières victoires contre l’abattage des arbres en Uttar Pradesh (nord de l’Inde) à son combat contre les OGM. Cette militante infatigable nous a aussi expliqué pourquoi notre époque avait tant besoin d’engagement citoyen.

 

GEO : Comment est née votre vocation ?

Vandana Shiva : J’avais 20 ans, et avant de partir au Canada pour passer mon doctorat, j’ai voulu nager une dernière fois dans la rivière de mon enfance, dans la vallée de Doon, au pied de l’Himalaya. Là, j’ai découvert que les arbres avaient été coupés et qu’il n’y avait plus qu’un filet d’eau m’arrivant aux chevilles. La forêt auprès de laquelle j’avais grandi, que je croyais éternelle, n’était plus. Cette disparition a été un déclic. Elle m’a fait prendre conscience du mal que l’homme pouvait faire à la nature, jusqu’à anéantir des écosystèmes entiers. Je ne pouvais m’y résoudre, et j’ai rejoint les femmes du mouvement Chipko, dont le mode d’action pour résister à la déforestation consistait, lorsque les tronçonneuses se mettaient en route, à enlacer les arbres en disant : « Si vous voulez les abattre, abattez-nous d’abord. »

Ma vocation de militante s’est forgée aux côtés de ces sœurs de lutte. C’étaient des mères et leurs filles, d’origine modestes, illettrées pour la plupart, mais dotées d’une grande connaissance de ce milieu naturel. Elles savaient aussi comment mobiliser, comment agir. J’ai mis à leur service mes compétences de scientifique et mon anglais. Cette complémentarité nous a permis de réaliser un travail de terrain qui a débouché, en 1981, sur un moratoire de quinze ans sur l’abattage des arbres dans l’Etat de l’Uttar Pradesh. Ça a été la première victoire de ma vie d’activiste.

 

Le monde du militantisme a-t-il beaucoup évolué depuis cette époque ?

Durant mes premiers combats, la défense d’une cause se faisait avant tout à l’échelle locale. On s’emparait d’un problème précis, puis on créait des structures pour mobiliser les communautés concernées, alerter les pouvoirs publics et résoudre les situations au cas par cas. Aujourd’hui, il est nécessaire d’associer tous les niveaux : le local, le national, et le global. La création de l’International Forum on Globalization [fondée en 1994 à San Francisco, l’IFG est une structure altermondialiste qui associe des activistes du monde entier, ndlr] a été une étape marquante en ce sens. Pour la première fois, des gens de toutes les nationalités et de tous les horizons s’emparaient collectivement d’un problème, sans pour autant perdre leur ancrage local. Cette organisation a réussi à déconstruire le discours positif sur la mondialisation et à fédérer des revendications aux quatre coins du monde autour d’une même cause. Grâce à ce mode de mobilisation, l’IFG a pu organiser les premières grandes manifestations altermondialistes et interrompre les réunions de l’Organisation mondiale du commerce à Seattle, en 1999.

 

Internet et les réseaux sociaux semblent une aubaine pour donner de l’ampleur à une cause…

La technologie n’est qu’un outil parmi d’autres. Elle ne doit jamais se substituer au terrain. Il est important de s’organiser en parlant avec les autres, en ayant un contact avec les communautés locales et en menant des actions ancrées dans le réel. Du reste, l’impact des outils de mobilisation en ligne me semble faible. Ceux qui détiennent le pouvoir se moquent des pétitions Internet : vous pouvez inciter les gens à cliquer, récolter 500 000 signatures pour une cause, cela ne représentera souvent rien pour eux. En revanche, cinquante initiatives concrètes de fermes écologiques, voilà quelque chose qui pèse réellement. Utiliser la technologie, les réseaux sociaux, comme une caisse de résonance pour accroître le potentiel de la lutte, oui. Mais à condition de ne pas en faire une fin en soi.

 

Féminisme, droit des minorités, lutte contre les OGM…Vous avez été de tous les combats. Une cause vous paraît-elle aujourd’hui prioritaire ?

Selon moi, le plus gros problème auquel est confrontée l’humanité, c’est la mainmise de l’industrie agro-alimentaire sur la production de nourriture. L’épuisement des sols et des réserves d’eau, la destruction de la biodiversité, les émissions de gaz à effet de serre et même une grande partie du chômage mondial sont étroitement liés à l’agriculture et à l’alimentation. C’est donc, selon moi, la thématique fondamentale, celle qui conditionne les crises écologique, économique et démographique actuelles. Quand j’ai organisé le rassemblement de 500 000 fermiers et activistes à Bangalore, en 1993, pour manifester contre les grands semenciers et leur emprise sur les graines, il m’est apparu clairement que des paysans qui cultivent leur propre sol, qui plantent leurs propres semences, sont des hommes capables de vivre en totale autonomie. Peut-on être plus libre qu’en produisant soi-même son alimentation ? Pas étonnant que l’industrie tente de soumettre cette agriculture vivrière. Une telle liberté effraye le pouvoir et menace le règne de la cupidité sous toutes ses formes. Voilà pourquoi ce sont eux qu’il faut favoriser, eux qu’il faut protéger en premier lieu. Les enjeux économiques, sociaux et environnementaux qui agitent notre société convergent tous vers la nécessité de rechercher au maximum l’autonomie alimentaire, à l’échelle d’une ville, d’un village, d’une communauté ou d’une famille. Cette quête permet de s’affranchir progressivement du pouvoir de la grande distribution et des multinationales.

 

Peut-on tendre vers cette autonomie dont vous parlez lorsqu’on est citadin… et que l’on n’a pas de jardin ?

Ceux qui ne possèdent pas de terre ont aussi un rôle majeur à jouer, et l’ampleur des plantations est moins déterminante que la profondeur de l’engagement et de la conviction. Un seul bac, un seul pot, une seule graine peuvent faire la différence. On peut commencer très simplement, par exemple en changeant sa façon de cuisiner, en ayant recours à des ingrédients plus variés, s’inspirant des traditions culinaires de l’endroit où l’on vit. Un rapport de 2014 du Centre international d’agriculture tropicale a montré que le régime alimentaire dit globalisé, qui ne repose que sur quatre grandes cultures (blé, riz, pomme de terre, sucre), nuit à la biodiversité agricole. Non seulement cet appauvrissement est préjudiciable pour l’environnement, mais il favorise l’obésité, les maladies cardiovasculaires, le diabète. La diversification de nos assiettes poussera les producteurs à adopter un éventail plus large de variétés. Par ailleurs, chacun peut trouver près de chez lui un fermier qui utilise des semences paysannes, et acheter des produits directement auprès de lui ou d’une AMAP [association pour le maintien d’une agriculture paysanne]. Ces comportements ont le pouvoir de changer l’économie de fond en comble et de réhabiliter massivement les graines libres.

 

Vous avez fondé une ONG, Navdanya, qui défend justement les semences paysannes. Pourquoi ce combat est-il si important ?

Les semences hybrides et OGM, celles que commercialisent les géants de l’agro-industrie, comme Monsanto, ne sont pas des vraies graines, mais une marchandise. Censées permettre une récolte un peu plus abondante, elles imposent de pratiquer la monoculture intensive, demandent plus d’irrigation, coûtent beaucoup plus cher, sont plus vulnérables aux aléas climatiques et, surtout, ne peuvent être conservées par les paysans, puisqu’elles sont justement conçues pour ne pas être reproductibles. Les vraies graines doivent au contraire être renouvelables, diverses, et produire des aliments riches en goût et en nutriments.

Pour empêcher que ces dernières ne deviennent la propriété intellectuelle de trois ou quatre grands semenciers, qui, depuis vingt ans, se sont lancés dans une vaste entreprise de brevetage du vivant, nous avons créé en Inde un réseau de 120 banques de graines communautaires. Les semences y sont considérées comme un bien commun. Si un agriculteur en a besoin, nous les lui donnons gratuitement. Il les plante puis en rend un quart à la banque ou bien les transmet à un autre fermier. L’important, c’est que les graines circulent, poussent, évoluent, s’adaptent à la façon dont le climat lui aussi change. L’évolution de leur patrimoine génétique se fait ainsi grâce au travail conjoint de la nature et des agriculteurs, en respectant la logique du vivant et non les lois du profit à tout prix.

 

Existe-t-il, selon vous, une bonne méthode pour défendre une cause ?

Chaque militant doit trouver sa propre voie. Mais au cours de mes quatre décennies d’activisme, j’en ai vu beaucoup se disperser et, de leur propre aveu, s’épuiser jusqu’au burn-out. Cela arrive quand on tente de résister à une situation qui nous paraît injuste, sans proposer de solutions concrètes en contrepartie. Pour militer sur le long terme, il faut trouver le bon équilibre entre résistance et alternatives positives.

Prenez Gandhi. Il ne s’est pas contenté de pratiquer le satyagraha, cette « étreinte de la vérité » qui consiste à se battre par la non-violence et la désobéissance civile. Au-delà de ce refus, il a agi : pour dénoncer l’accaparement de la production de textile par l’Empire britannique et l’interdiction d’autoproduire les vêtements. Chaque jour, le Mahatma filait le coton, fabriquait ses propres habits et a fait du rouet son symbole.

Gandhi a montré que la liberté, c’est à la fois le courage de dire non et le pouvoir de faire ce qui est juste.

Le rouet et le satyagraha sont mes racines militantes. Les deux sont indispensables et indissociables. C’est sur cette base que j’en appelle à une forme de désobéissance créatrice, qui ne consiste pas seulement à dire non, à critiquer, mais aussi à proposer un changement et à l’incarner dans sa vie de tous les jours.

 

Quel conseil donneriez-vous à tous ces militants qui ont parfois l’impression de se battre contre des moulins à vent ?

Le sentiment qu’il n’existe pas d’alternative au système actuel, que notre avis ne compte pas et que les initiatives citoyennes n’ont aucune chance d’aboutir peut conduire au découragement. On peut aussi avoir l’impression que le combat n’est jamais totalement gagné. Dans ma vie de militante, j’ai eu quelques belles réussites, en mettant fin à des monocultures d’eucalyptus ou en empêchant le dépôt de brevets sur certaines graines. Mais les multinationales, les grands semenciers, se sont systématiquement employées à remettre en cause ces acquis, en s’engouffrant dans la moindre brèche. Voilà pourquoi il faut rester constamment vigilant. Toute victoire doit être défendue. On a utilisé contre moi tous les leviers imaginables : les menaces, les ruses, les coups bas, les opérations de séduction ou de décrédibilisation. Au final, je remercie mes détracteurs. Leurs attaques répétées m’ont confortée dans l’idée que ma cause était la bonne. Elles m’ont donné l’énergie de m’y accrocher et m’ont enseigné une leçon : un militant doit s’efforcer d’être le plus résilient possible.

 


 

Interview extraite du hors-série GEO sur Ces héros qui changent le monde (janvier – février 2018).

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Source : https://www.geo.fr/photos/reportages-geo/vandana-shiva-j-en-appelle-a-la-desobeissance-creatrice-185840

Catégorie Interview Conférence Lecture

 

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