En prison, des animaux pour rester humains

 

Depuis six ans, une association pratique la médiation animale en milieu carcéral pour permettre aux détenus de se relier au vivant et les aider à réorienter leur vie. Une démarche surprenante qui fait ses preuves et qui commence à se développer.

Le tableau est aussi surprenant qu’attendrissant : un détenu encadre délicatement de son bras tatoué une petite gerbille prénommée Vanille. Sunny, un Golden Retriever de onze ans, est couché aux pieds d’un autre prisonnier au visage invisible. Plus loin, une tourterelle se pose avec confiance sur l’épaule d’un homme de dos.


Ces images ont été réunies dans un ouvrage paru début décembre 2014, intitulé « Des animaux pour rester des hommes ». L’auteur, Patricia Arnoux, a fondé l’association Evi’dence en 2007 et pratique la médiation animale en milieu carcéral depuis six ans à la maison d’arrêt de Strasbourg.

 

 

 


« J’ai voulu dans ce livre partager un peu de ma passion et de mon métier, au travers de clichés et de citations recueillies pendant les séances avec les détenus. Pour eux, l’animal représente un médiateur neutre, un compagnon constant, une source d’affection permanente, et souvent leur seul but de vie », explique Patricia Arnoux.


La maison d’arrêt de Strasbourg, pionnière en médiation animale


Aujourd’hui, une vingtaine de petits animaux de refuge, qui ont été abandonnés, blessés ou maltraités, ont élu domicile au quartier des moeurs de la maison d’arrêt. « Ils reprennent tout doucement confiance en l’homme, et les détenus, de leur côté, se reconnectent avec leur part d’humanité, surtout ceux en isolement pour qui ces animaux sont leur seul contact. C’est donc une double reconstruction, qui permet de tisser des liens très forts entre êtres vivants et sensibles », poursuit la jeune femme par téléphone.


Il faut être intervenant en médiation animale (IMA) pour pouvoir organiser l’interaction entre le détenu et l’animal, avec des règles précises à respecter. L’animal devient, pour chaque détenu, un être vivant unique avec lequel il noue un lien singulier, qui permet le retour à une vie sociale avec ses symboles et rituels. Ce sont ainsi des détenus dits « référents » qui s’occupent des soins des animaux à demeure (nourriture, nettoyage des cages, etc.) et le bien-être des protégés à plume ou à poils est une priorité.


Lors des séances, des exercices adaptés à chaque groupe de détenus sont proposés, et l’animal le plus approprié est choisi, en fonction de ses caractéristiques spécifiques, « afin de déclencher et faciliter les conditions de réussite de reconstruction personnelle, de travail sur soi en vue de préparer la réinsertion professionnelle et comportementale des personnes détenues », peut-on lire sur le site de l’association Evi’Dence.

 

 


Les agents pénitentiaires ont d’abord émis quelques réserves lorsqu’ils ont vu arriver pour la première fois Patricia et son Golden Retriever dans la maison d’arrêt, il s’agissait d’une première en France. Ils ont par la suite été agréablement surpris de constater que les jeunes participant à la première séance se sont tenus calmes et attentifs pendant cinquante minutes d’affilé, un exploit.


Une pratique qui a fait ses preuves


Les avantages de la médiation animale sont nombreux : l’animal facilite dans un premier temps le contact avec le personnel pénitentiaire, et contribue à faire baisser certaines tensions au sein du groupe. Il aide le détenu à retrouver l’apaisement (par le toucher, la parole) et une confiance mise à mal, et à canaliser son agressivité en recréant un lien affectif avec un être vivant en qui le détenu peut avoir entière confiance (l’animal ne porte pas de jugement, il n’est pas rancunier).


Il est source d’apprentissage et représente un excellent moyen de socialisation, de communication, qui incite au respect de l’autre, au partage, à la patience.

 

 


S’occuper d’un petit animal vulnérable permet aussi aux prisonniers sensibles à l’endoctrinement de s’extirper d’influences néfastes et de se responsabiliser. Certains renouent avec leur famille par le biais d’un hamster, d’un furet, d’une perruche ou d’un chat, ce qui permet par la suite une meilleure réintégration familiale. Enfin, la volonté d’adopter un animal peut être une stimulation pour la sortie et la réinsertion.


Essaimage en France


Aujourd’hui, une dizaine d’établissements pénitentiaires ont choisi la médiation animale pour permettre aux détenus de se relier au vivant et les aider à réorienter leur vie.


Dans le documentaire de Florence Gaillard, « L’animal et le prisonnier », une poignée de détenus de Fleury Mérogis s’épanche sur les raisons qui les ont poussés à commettre des crimes, des délits. Allongés sur l’encolure ou la croupe d’un cheval thérapeute, les yeux fermés, au son d’une musique apaisante, les durs à cuire baissent la garde, les émotions se débloquent.


Une cinquantaine de ces détenus de la maison d’arrêt de l’Essonne ont testé l’équithérapie de 2011 à 2013, à l’initiative du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) du 91 et grâce au financement de la fondation A et P Sommer.

 

 


– Sonia Boros –


« L’une des spécificités du cheval est le travail qu’il permet de faire sur les émotions et le lâcher-prise », explique Sonia Boros, qui a ouvert son centre So’Equithérapie en 2009 et qui intervient auprès des détenus de Fleury. Cet animal sensible agit en effet comme un miroir face au détenu, le mettant face à ses émotions, et a des facultés exceptionnelles pour détecter les incohérences émotionnelles chez les humains.


Sonia Boros travaille également avec des jeunes délinquants (16-18 ans), et a pour projet en 2015 d’intervenir auprès des personnes condamnées à des peines de travaux d’intérêts généraux (TIG).


Par ailleurs, le Centre Régional pour Hommes de Rennes/Vezin-le-Coquet (CPH) et le Centre Pénitentiaire pour Femmes de Rennes ont bénéficié des prestations d’Umanima. L’Association de Médiation Animale pour le Développement, l’Eveil et l’Interaction Sociale Amadeïs intervient auprès des adolescents délinquants du Centre Éducatif Fermé de l’Orne.


Quel financement ?


Actuellement, le ministère de la justice et les différents services pénitentiaires concernés, injoignables, ne se bousculent pas pour répondre aux demandes de financement des associations en médiation animale. Les services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) sont ouverts à la démarche, mais renvoient à la fondation A et P Sommer qui font des appels à projets.


« Nous avons le soutien total de la Garde des Sceaux Christiane Taubira, mais chaque année, il est vraiment très difficile de s’assurer d’un budget pour mener à bien nos missions. C’est la direction interrégionale des services pénitentiaires qui gère normalement les demandes de subvention, mais lorsque l’on soumet une demande, on nous renvoie au ministère de la justice, qui nous renvoie à la direction interrégionale… Personne ne répond au final », s’inquiète Patricia Arnoux. Des demandes de soutien ont été faites à la ville de Strasbourg, au ministère de la Justice, des appels au don ont été lancés, sans grand succès.


En attendant, le député socialiste Christophe Premat demande dans sa question écrite du 6 janvier 2015 si la médiation animale pourrait être expérimentée un peu plus par les centres pénitentiaires français dans le prolongement de l’esprit de la loi pénale votée au printemps 2014. La question du financement sera sans doute abordée dans la réponse donnée par le ministère de la Justice.

 

 


Le mot de la fin sera pour Patricia Arnoux : « En sept ans, il n’y a jamais eu aucun débordement. Même la semaine dernière, lorsque nous avons tous évoqué ensemble le drame des attentats de Paris : des personnes incarcérées pour assassinat, pour viol, ou autres méfaits graves, d’origines variées et de confessions religieuses différentes, ont pu discuter de ces tragiques évènements avec entrain mais respect, tout en s’occupant des animaux. Tous se sont dits aussi choqués que moi… Je crains cependant que la haine et la colère des autres citoyens fasse remonter des critiques contre mon action auprès des détenus.


« Comment peux tu croire encore en l’humain ? » ou « Comment peux tu t’occuper de ces malfrats ? », m’a-t-on demandé. Je réponds que je suis dans une démarche de non-jugement et que je souhaite aider des êtres humains à rester des Hommes… en croyant à la Vie et non à la haine… »

 

 

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