(De Saillans, Drôme) Que ceux qui ne croient plus à la politique aillent donc passer quelques jours dans ce petit coin au sud du Vercors. Ce qui s’y est passé ces derniers mois pourrait bien les faire changer d’avis. Joachim Hirschler, l’un des nouveaux élus de Saillans, rapporte avec délice la remarque d’une habitante :

« C’est magnifique : c’est la première fois que je vote avec le sourire. »

 

 

 

 

 

 

Le pont de Saillans (Emilie Brouze/Rue89)

Dans ce village de la Drôme, les municipales ont brassé une énergie formidable.

Face au maire sortant, quelques habitants ont lancé l’idée d’une « liste collégiale ». Avec l’envie de changer les choses, de ne pas voter « par dépit », ils se sont lancés dans une nouvelle manière de gérer leur commune, en sollicitant tous leurs voisins.

Une « démocratie participative » pour laquelle ils ont renversé l’organisation pyramidale de la mairie.

Hop, voilà les 1 199 habitants au sommet. Par petits groupes, ils ont imaginé ensemble des dizaines de projets et jusqu’à 250 personnes se sont réunies lors des réunions publiques – soit presque le quart de la population !

Ces deux derniers mois, on ne parlait plus que de politique, au village. Joachim Hirschler :

« A la fin on n’en pouvait plus, il fallait vraiment faire ces élections. »

La Drôme à Saillans, en mars 2014 (Emilie Brouze/Rue89)

La Drôme à Saillans, en mars 2014 (Emilie Brouze/Rue89)

 

Réveil des consciences

Cris de joie à l’annonce des résultats dimanche dernier, dans une salle bondée : la liste collégiale remporte les élections au premier tour avec 56,8% des voix (pour 1 070 inscrits) et 110 bulletins d’écart avec la liste du maire sortant, qui conserve trois sièges.

L’annonce des résultats des élections

Le soir même, les membres de la liste collégiale et ses sympathisants ont bu plus de Clairette de Die que prévu. Il ne reste que des bouteilles de jus de pomme qu’Annie Morin, la première adjointe, a mis de côté pour le conseil municipal du vendredi suivant. Le tout premier.

« Va falloir travailler ensemble, maintenant, pour l’intérêt commun ! », fait remarquer une vieille dame qui promène son caniche près du cimetière. « Les gens attendaient quelque chose de ces élections », sourit Sabine Girard, l’une des élues. Isabelle Raffner, sur la même liste, acquiesce :

« Qu’on gagne ou qu’on perde, il s’est passé un truc. Un réveil des consciences. Des rencontres, du partage. Quoi qu’il arrivait, ça allait changer. »

« Un village un peu rebelle »

A Saillans, la vie est habituellement aussi douce que les couleurs des maisons. Sur les façades, du saumon, de la menthe à l’eau ou des nuances de rose. La Drôme qui coule sous le pont de pierre à l’entrée du village est d’un bleu lagon, tout en transparence.

Deux façades à Saillans (Emilie Brouze/Rue89)

Les habitants affirment qu’il y a dans ce village une énergie hors du commun. Une effervescence qui doit en partie expliquer ce qui s’est déroulé ces dernières semaines. Saillans a connu l’exode rural et ses maisons abandonnées, avant de voir sa population grossir depuis une dizaine d’années. Vincent Beillard, le nouveau maire, installé depuis 2005, fait partie de ces « néo ».

 

Making of

C’est une riveraine, Ludmilla, qui nous a signalé l’expérience de Saillans et la victoire de la « liste collégiale » : « …79 % de votants, une belle mobilisation pour contrer le maire sortant François Pégon cadre-politicien, qui menait une politique mono-décisionnelle […] S’il y a un nouveau maire c’est que la constitution l’exige, car la volonté de la nouvelle maire est tout autre ».

Le village foisonne aussi d’associations (une quarantaine, selon Annie Morin). Comme L’Oignon, lancé en 2011, qui propose des soirées vinyles ou des cours de langues.

Son local, sur la Grande rue, hébergeait autrefois un cercle républicain – L’Union. L’Oignon compte plus d’adhérents que d’habitants.

Confinés dans la vallée, les villageois assurent enfin qu’ils bénéficient d’un microclimat : quand ça souffle à Crest (la commune d’Hervé Mariton, réélu au premier tour), le mistral passe au-dessus des Saillansons.

« Le village est réputé pour être un peu rebelle », s’exalte Michel Gautheron.

« Il y a l’histoire de la supérette, de la carrière ou la fermeture de la gare – on s’était mis sur la voie pour arrêter les trains ! »

« Faut faire quelque chose ! »

L’aventure de « Autrement pour Saillans… tous ensemble » a démarré en juin autour d’un trio de villageois, Fernand Karagiannis, Annie Morin et André Oddon. Ils en avaient marre du coté « chef de village » du maire, François Pégon, qui prenaient des décisions sans consulter la population. Ils ont commencé à imaginer une démocratie participative.

Annie, ex-enseignante, raconte que le maire sortant était très attaché au mode électif :

Le « A » d’anarchie sous l’abri-bus (E.B./Rue89)

« J’ai dit “x fois” au maire que ça ne fonctionnait plus. De moins en moins de gens assistaient au conseil, les gens se désintéressaient. »

Dans le trio, André Oddon ne tenait pas en place : « Faut faire quelque chose ! »

IIs ont commencé à réfléchir à un projet de gestion municipale alternatif. Leur envie a commencé à s’ébruiter après les grandes vacances, par bouche à oreille.

Le supermarché, goutte d’eau de trop

Un événement a cristallisé le ras-le-bol, en 2010 : le projet d’une supérette qui devait être implantée à la sortie du village. Le maire n’a pas consulté les habitants pour cette décision importante : le supermarché, qui n’était pas accessible à pied depuis le centre, risquait d’affecter les petits commerces.

Un collectif, Pays de Saillans vivant, s’est mobilisé contre le projet, à grand renfort de pétitions, manifestations et courriers. Avec succès : le supermarché a été abandonné.

La bataille du supermarché a fourni l’énergie nécessaire aux débats sur la gestion de la commune : le succès des premières réunions publiques en a surpris plus d’un.

Au début, on ne parlait ni de liste, ni de programme. Il n’y avait qu’une feuille en papier sur la table pour que les intéressés puissent laisser leurs coordonnées.

Le 16 novembre, dans une salle polyvalente remplie (120 têtes, « un événement en soi »), les habitants ont été invités à parler de leur village – une sorte de diagnostic – avant d’avancer des idées.

Huit groupes de travail ont été constitués, encadrés par des animateurs : environnement, vivre ensemble, sport, jeunesse… Tristan Rechid, qui travaille dans un centre social, explique qu’ils ont utilisé les méthodes de l’éducation populaire, avec des gommettes et des post-it :

« On avait ce pari fou : bâtir un programme qui ne sortait pas de la tête d’un élu. On était en posture d’animateurs, à l’écoute, et trente projets ont été définis, initiés par des propositions d’habitants : de petites choses quotidiennes, de l’embellissement aux crottes de chien en passant par la redéfinition du stationnement. »

Pendant cette réunion, les habitants ont beaucoup parlé de lien social, d’écoute et de ce qu’ils pourraient faire pour décloisonner les générations et les groupes.

Les personnes âgées, par exemple, avaient envie d’être intégrées au projet de Maison de l’enfance et de la parentalité, issu de l’ancienne municipalité.

Les sympathisants de la liste collégiale, à Saillans, en février 2014 (Emmanuel Cappellin)

 

Les municipales, passage obligé

La liste de « Autrement pour Saillans » s’est constituée au début de l’année. Beaucoup d’associatifs et une majorité d’actifs, de 20 à 66 ans. Tout le monde est au même niveau : l’absence de hiérarchie se ressent au niveau de l’animation des réunions.

Ils n’ont jamais parlé de la « politique avec un grand P » et ignorent les penchants de leurs colistiers – le village vote plutôt à gauche. Ils disent se rassembler autour de valeurs communes, mises au propre dans une charte – on retrouve le dialogue, la transparence ou la protection de l’environnement.

 

Campagne

Un local de permanence sur la Grande Rue, des réunions publiques, une présence sur le marché du dimanche… la campagne de « Autrement pour Saillans… tous ensemble » a coûté 1 500 euros, financée par des dons.

« Ça m’a fait plaisir que de voir que des gens différents se retrouvaient ensemble, sans aucune cooptation », résume une élue, Dominique Balderanis.

Pour choisir leur tête de liste, ils ont tranché selon les disponibilités de chacun. Tristan Rechid :

« On a essayé de tenir jusqu’au bout pour ne pas avoir une personne désignée. Il y avait “la liste de Pegon” [le maire sortant, ndlr] et “la liste collégiale”.

On a gagné sur ce point : on n’a pas voté pour une personne mais pour un projet. »

Conseil des sages

Durant les réunions publiques, les habitants ont également construit le schéma de fonctionnement de leur municipalité idéale.

Le schéma de fonctionnement « collégial et participatif »

« On est même allés jusqu’à se demander si on avait besoin d’un maire », précise Tristan Rechid. Les conseillers municipaux fonctionneront en binôme autour de sept compétences communales. Les indemnités leur seront équitablement réparties, en fonction du temps investi.

Que faire des trois élus de l’opposition ? « On va les intégrer dans notre fonctionnement, leur proposer de travailler selon nos méthodes », précise Vincent Beillard, le nouveau maire.

Une à deux fois par an, la population sera invitée à donner ses idées lors d’assemblées (les « commissions participatives » du schéma). Le reste de l’année, il y aura des petits comités sur des sujets précis, comme le choix du mobilier urbain ou la question des rythmes scolaires. Et s’il faut trancher sur une chose importante, les élus aimeraient organiser des référendums.

Des chats se la coulent douce à Saillans (Emilie Brouze/Rue89)

Sabine se souvient que beaucoup d’habitants avaient critiqué l’abattage d’arbres centenaires, sous l’ancienne municipalité :

« Peut-être que ce choix était rationnel… Si on avait eu tous les éléments du dossiers, on serait peut-être arrivé au même résultat. On veut prendre des décisions qui paraissent justes. »

Dans ce schéma de fonctionnement, il y aussi un « conseil des sages » : neuf habitants, qui veilleront au respect de la politique participative et en seront les ambassadeurs.

Car les élus veulent partager leurs méthodes, « essaimer » dans d’autres communes.

Saillans et Les Trois becs, à l’horizon (Emilie Brouze/Rue89)

« Complètement utopiste »

« Quand je suis sortie de la première réunion, je me suis dit que c’était complétement utopiste, qu’on y arriverait jamais », se souvient Sabine Girard, une géographe de 36 ans, attablée à la terrasse du Café des sports.

L’élue continue :

« Je suis quand même revenue et je me suis laissée embarquer par l’énergie du groupe. »

Les plus vieux ont joué un rôle important, juge-t-elle, alors que sa propre génération y croyait mollement.

Toutes ces réunions, ces centaines d’e-mails, cette campagne… Ça n’a pas été « un long fleuve tranquille », raconte Annie.

« Il y avait beaucoup d’interrogations. Parfois, je rentrais et j’avais l’impression de ne pas avancer. Il y avait des frictions, du débat, on savait que ça allait être épuisant mais on est restés. »

Les participants parlent tous d’un mélange d’utopie et de rigueur, de rêve et de travail.

Les élus dans la salle du conseil, le 27 mars 2014 (Emilie Brouze/Rue89)

« Arme de discussion massive »

Ce jeudi, le maire et sa première adjointe, fraîchement élus, s’arrêtent toutes les cinq minutes pour dire bonjour, serrer des mains, faire des bises. Vincent porte un T-shirt à message de circonstance : « arme de discussion massive », est-il indiqué sous un haut-parleur.

Plus loin, un homme les interpelle déjà car sa vigne vierge a été prétendûment arrachée par du personnel communal :

« C’est toujours mieux de le dire amicalement plutôt que d’envoyer une lettre avec des photos. »

Annie Morin et Vincent Beillard (Emilie Brouze/Rue89)

Les résultats du premier tour sont encore placardés sur la porte en bois de la mairie. Le premier magistrat n’a pas encore récupéré les clés de l’entrée mais les nouveaux élus utilisent une salle au premier étage, pour leur « réunion de pilotage » hebdomadaire, ouverte au public. La première des six ans de mandat.

Hollande caché derrière un buste dans la salle du conseil (Emilie Brouze/Rue89)

Comme ils se trouvent à côté de la salle du conseil, plusieurs élus vont jeter un œil. « Ils ont caché Hollande ! », rient-ils en pointant le portrait, posé au fond derrière un buste.

Le maire prend la parole et fait le point sur le pot offert aux employés municipaux ou les travaux de la grande rue.

Ils parlent aussi de l’intercommunalité : les élus ont rencontré plusieurs maires pour parler stratégie :

« C’est vrai que dès qu’on sort de Saillans, on est obligés de rentrer dans le jeu politique. »

Lors du comité de pilotage le 27 mars 2014 (Emilie Brouze/Rue89)

A la fin, surprise : le maire reçoit un petit cadeau de ses colistiers qu’il déballe, amusé. Une paire de chaussettes.

« On en avait marre de voir les tiennes trouées. »

Pour Sabine Girard, le pire maintenant serait de décevoir les attentes. Ou s’enliser dans une machine ingouvernable.

Puisque les habitants les ont choisi, ils vont devoir travailler ensemble. Avec Olivier, le secrétaire de mairie, ils sont en train d’étudier les obligations légales pour clarifier l’organisation de la nouvelle municipalité. Sabine Girard craint la routine, aussi :

« Le défi, ça va être aussi de maintenir cette énergie. »

Annie Morin et Vincent Beillard, première adjointe et maire, dans la salle du conseil de Saillans (Emilie Brouze/Rue89)
Emilie Brouze | Journaliste Rue89

2 réponses à to “A Saillans les 1 199 habitants ont tous été élus au premier tour !”

  • René Jourdren says:

    Madame, monsieur bonjour,

    je vous suis depuis déjà quelque temps, intéressé par votre projet de gestion participative, et j’aurai juste une question :
    cet article ci-dessus date du 10 avril 2014 – pile 1 an après-demain vendredi 10 avril 2015 – aussi, brièvement ( je ne veux pas monopoliser votre temps ni votre énergie ) où en êtes-vous de ce ( si beau ) projet ?
    Merci de votre réponse.
    René Jourdren

    • Erica says:

      Rue89 est retourné à Saillans où, depuis les municipales, des habitants ont mis en place leur démocratie participative. S’ils trébuchent sur les premières difficultés, leur expérience attire d’autres communes.

      (De Saillans, Drôme) Quand Monique Teghil, 80 ans, rentre d’une réunion du haut de son vélo, elle contemple la crête de montagnes, les Trois Becs à l’horizon, et trouve que l’air est décidément beaucoup plus léger. Elle rayonne :

      « Je ne pensais pas avoir la joie de voir ça avant de mourir ! »

      Voilà en effet sept mois que les 1 199 habitants de Saillans (Drôme) testent une nouvelle manière de gérer leur commune : oubliée la structure pyramidale coiffée par l’ancien maire, place à la démocratie participative avec un modèle sur-mesure, élaboré pendant des mois. Rue89 avait rencontré les nouveaux élus euphoriques, quelques jours après les municipales.

      Depuis, l’expérience a attiré par dizaines les médias. L’équipe a reçu plus de 80 sollicitations de journalistes, de chercheurs, de citoyens et d’élus désireux de s’inspirer de leur méthode. Mardi prochain, ils vont discuter en vidéo-conférence avec la mairie de Plouguerneau (Finistère), une commune bretonne intéressée par la « participation citoyenne », et cet été, un minuscule village de la vallée, Aucelon, a organisé une journée de commissions participatives.

      « C’est merveilleux », répète à l’envi Monique Teghil, sympathisante du projet depuis la toute première réunion.

      Monique Teghil chez elle à Saillans, le 26 octobre 2014 (Emilie Brouze/Rue89)

      « Les citoyens sont tellement motivés »

      A Saillans, l’expérience politique a généré plus de travail et d’engagement que prévu. Les élus sont à un cheveu de la réunionite aiguë.

      Lors de la journée portes ouvertes de la mairie, le 6 avril, 180 habitants se sont inscrits aux sept commissions thématiques – ils sont 45 de plus aujourd’hui. Les discussions à l’intérieur des commissions ont donné naissance à quatorze groupes de projets (GAP) qui ont mobilisé, sur les rythmes scolaires, jusqu’à 60 personnes.

      Les jeunes cherchent ainsi un local et aimeraient intégrer un réseau local de covoiturage, gratuit et sécurisé, qui faciliterait leurs déplacements.

      Le groupe « aménagement de la grande rue » a lui lancé une procédure d’adoption de jardinières orange pour que des bénévoles prennent soin des fleurs.

      « Les citoyens sont tellement motivés », se félicite Joachim Hirshler, élu, épaté par le travail des habitants sur l’extinction de l’éclairage public la nuit qui vient d’être mis en place :

      « Ils ont conçu une matrice avec des horaires différents selon les saisons, les jours (semaine/week-end) et la situation (quartiers/périphérie). Le prestataire m’a demandé d’où ça sortait : il n’avait jamais vu ça. »

      Un mur d’un bureau dans la mairie de Saillans (Emilie Brouze/Rue89)

      D’autres dossiers s’annoncent plus complexes, comme la révision du PLU ou encore la décision d’augmenter ou non le prix de l’eau pour rembourser un prêt de 230 000 euros, contracté en janvier pour des travaux.

      Il y a aussi la première « crisette » au sein de l’équipe, au sujet du club informatique du village – il perd beaucoup d’argent. Faut-il encore lui verser des subventions s’il n’est pas viable ? L’équipe municipale a demandé à deux élus du conseil de démissionner du CA de l’association, dont c’était « le bébé », pour pouvoir trancher sereinement sur son avenir.

      L’opposition raille aussi l’oubli de la Journée du patrimoine. Janine Renard, membre du conseil des sages – l’instance chargée de veiller au bon respect de la politique participative – a repéré une autre maladresse : la remise de médaille en chocolat à des employés communaux (ils devraient en recevoir de vraies rapidement, promet le maire).

      « Ils nous ont ostracisés »

      Sept mois sur un mandat de six ans, c’est certes bien trop court pour juger de la réussite d’une telle tentative politique. Le temps permet tout juste de trébucher sur les premières difficultés, d’ajuster le modèle, de comprendre les écueils potentiels.

      Au village, le premier coup est venu de l’extérieur. Saillans n’a pas obtenu de siège à la vice-présidence de l’intercommunalité, lors des élections du 16 octobre. Vincent Beillard, le maire de Saillans, doit se contenter d’une place au bureau de l’intercommunalité. Mais il est élu avec quatorze bulletins blancs. Un désaveu.

      « C’est incroyable que des élus remettent en question notre légitimité », se désole le maire, selon lequel certains ont fait pression sur d’autres pour faire barrage à Saillans, troisième commune du territoire.

      « Ils nous ont ostracisés », accuse Sabine Girard, conseillère municipale.

      « On fait peur et ça nous pose un gros souci. »

      « Des personnes à Saillans ont tendance à penser que ce qui leur arrive est exceptionnel », s’agace de son côté Hervé Mariton, le député-maire UMP de Crest, pour qui la situation est « très banale ».

      « Ça palabre mais rien ne sort »

      François Pégon, l’ex-édile, traverse à grandes enjambées le village. Assis devant un café, le conseiller général MoDem, 62 ans, triture frénétiquement sa sucrette en jurant que l’amertume de la défaite s’est estompée. Pégon rappelle que dans l’histoire du village, aucun maire n’a été reconduit. Constat d’impuissance :

      « Saillans, c’est quand même une ville extrêmement difficile à gérer car il y a un esprit contestataire inscrit dans les gènes… Un esprit revendicatif, vindicatif. Je ne l’explique pas. »

      « Ça palabre pendant des heures mais rien ne sort », peste-t-il encore contre la nouvelle municipalité, « irresponsable » et « sans vision ». Christian Larcher, 68 ans, un retraité inscrit dans plusieurs commissions, tempère : « Il est clair que cette façon de fonctionner est moins productive que quand on décide seul. » Mais il trouve que les projets sont « relativement bien partis ».

      Pégon, lui, enfonce :

      « La gestion pyramidale a un avantage : on sait qui fait quoi. Je ne crois pas à leur mode de gestion participative. »

      L’ancien maire a assisté aux premiers comités de pilotage, les réunions publiques d’échanges et de décisions. « On m’a fait comprendre que j’étais un donneur de leçons. » Pour Fernand Karagiannis, conseiller municipal, François Pégon, n’a pas fait d’efforts pour intégrer le nouveau fonctionnement.

      Il n’empêche que les élus n’ont pas réussi à travailler ensemble, chose que regrette Emmanuel Cappelin, 31 ans, membre du conseil des sages.

      Les copies non conformes

      Ses costumes bien repassés, son côté charmeur, le bras long quand il s’agit de décrocher des subventions : il est clair que le style Pégon, politique à l’ancienne, tranche avec celui de la nouvelle équipe. « J’ai une certaine idée de la fonction », acquiesce-t-il.

      François Pégon à Saillans (E.B./Rue89)

      L’idée même de recevoir une sous-préfète en T-shirt horripile le conseiller municipal d’opposition.

      « Je lui avait dit à Pégon de mettre des jeans, de s’habiller autrement », se désole une dame aux cheveux blancs, près du cimetière.

      La retraitée, qui ne veut surtout pas participer aux réunions publiques, juge les petits nouveaux « un peu trop folkloriques », quoi que très sympathiques.

      Ce côté « copie non conforme » – pour reprendre l’expression de Monique Teghil – déplaît franchement à certains Saillanssons. Entre le Café des sports et la mairie, deux retraitées discutent, très remontées. Celle avec un chignon blond éclate :

      « Ça boit le café, ça fume le chichon, ça ne bosse pas… Saillans va devenir un village de têtes à poux ! »

      Sa voisine regrette l’élégance et les contacts de Pégon. Au sujet du nouveau maire, courroucée : « Cet été, on l’a même vu en maillot de bain dans la grand-rue ! »

      Vincent Beillard, le maire de Saillans, chez lui le 26 octobre 2014 (Emilie Brouze/Rue89)

      « Bloc de résistance » et participation

      Janine Renard, 67 ans, une infirmière retraitée décroissante, est persuadée qu’il y a un « bloc de résistance » et que les clivages sont peut-être plus exprimés qu’avant. Elle s’est retrouvée l’autre jour dans le bus devant deux dames convaincues que tout ça ne tiendra pas et que la nouvelle municipalité finira par démissionner. « Laissez-les faire, vous critiquerez après », répond Janine à ceux qui blâment.

      « L’important, c’est que ce soit transparent, qu’on soit informés. »

      « Tout le monde ne nous suit pas », me glisse un élu à vélo, croisé dans la rue le dimanche, jour de marché :

      « Demandez-leur pourquoi, j’ai envie de savoir. Les reproches, ça ouvre l’esprit. Même au sein de notre groupe, il y a des voix dissonantes. »

      Le risque avec la démocratie participative, c’est se retrouver à décider au sein d’un groupe restreint – la nouvelle municipalité compte une centaine de sympathisants actifs.

      Pour que la démarche politique ait du sens, il faut maintenir une participation large. Fernand Karagiannis a une crainte :

      « Les gens qui ne s’y retrouvent pas, peut-être qu’ils n’arrivent pas à trouver de l’espace pour s’exprimer… Peut-être qu’avec ce flot d’énergie, les gens à l’écart n’osent pas rentrer. »

      Pour le maire, le risque serait de ne pas trouver les méthodes pour aller chercher ces habitants-là, ceux qui ne font pas le pas. Il y a ceux que la municipalité ne pourra jamais intégrer, ceux qui préfèrent râler au bistrot.

      Pour les autres, « on va essayer de les intégrer par l’action afin qu’ils se rendent compte qu’on n’est pas une force qui impose des idées », explique Fernand Karagiannis. Les élus comptent notamment sur le « diagnostic social » – une enquête sous forme d’entretiens récoltés en porte-à-porte.

      Janine chez elle à Saillans, le 25 octobre 2014 (Emilie Brouze/Rue89)

      Plus seulement un citoyen passif

      Quelque chose d’autre a changé au village depuis les élections. Comme si l’expérience politique avait ouvert le champ des possibles, avait libéré une énergie au-delà des portes de la mairie.

      Le garagiste a prévenu qu’il n’avait pas le temps de participer aux réunions mais qu’il pouvait prêter sa pelle mécanique à la commune, en cas de besoin.

      Attac, qui a organisé cet été son Altervillages à Saillans, a en remerciement repeint un local désaffecté pour en faire un lieu d’échange et de troc, qu’une petite poignée d’habitants a décidé de rendre plus fonctionnel.

      Des Saillanssons ont récemment appelé la mairie pour emprunter des gants : ils ont pris l’initiative de nettoyer la rivière.

      « Le plus beau, c’est quand ça sort des structures », s’enthousiasme Sabine Girard, géographe et conseillère municipale. Vincent Beillard se félicite :

      « Il y a une sorte de renouveau du citoyen-acteur qui n’est plus seulement un habitant passif. On redonne du pouvoir aux habitants, le pouvoir d’être citoyen, de se prendre en charge, de libérer la parole et l’action. On sentait que c’était quelque chose que les gens s’interdisaient. »

      « L’abri du besoin », le local d’échanges et de dons ouvert par Attac à Saillans (Emilie Brouze/Rue89)

      Source : http://rue89.nouvelobs.com/2014/10/30/saillans-sept-mois-apres-fait-peur-ca-pose-gros-souci-255722

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